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ART DES EVHE

 

 

 

La population Evhé est répartie au Togo et au Ghana entre le lac Togo et la Volta.

 

Les migrations provoquées par l'esclavage, les guerres ou plus simplement, la conquête d'espaces vierges ont été à l'origine de métissages entre familles d'origines diverses.

 

On apparente volontiers la civilisation des Evhé à celle des Yoruba avec lesquels ils partagent un certain nombre de grandes divinités. En ce sens, on va même jusqu'à estimer qu'ils représentent le dernier bastion avancé des cultures d'Ife et d'Oyo.

Mais les Evhé se rattachent autant au monde akan, en particulier ashanti, qu'à celui des Yoruba. Mieux vaut donc les considérer comme un groupe original à part entière, à mi-chemin entre les civilisations du Bénin et celles des Akan.

 

Les Evhé ont constitué des collectivités paysannes disposant d'une structure démocratique fondée sur des assemblées de chefs et de notables. Bien qu'ils n'aient pas connu d'organisation politique centralisée très durable, c'est la cohésion de leur culture qui leur a permis de traverser les étapes de la colonisation et de la décolonisation en préservant le sens de leur communauté.

 

 

Les Evhé ont un sens du sacré très développé et les activités de nature religieuse occupent une large place dans leur vie.

La religion Evhé est un vaste ensemble. Elle est organisée autour d'un Dieu suprême, une Mère universelle, des génies du destin, une multitude de divinités, d'esprits désincarnés, de fétiches etc. Tous ces éléments participent d'un même processus qui n'a d'autre fin que l'accomplissement du monde et l'éveil des âmes humaines qui y contribuent.

 

La cause première de toutes choses, clef de voûte des conceptions des Evhé est nommée Mawu. On appelle Mawu tout ce qui dépasse les facultés de compréhension humaine, sur quoi on évite donc de se prononcer et dont on ne peut jamais acquérir que la conviction intime de l'existence. Bien que tout vienne de lui et que tout tende vers lui, ce n'est pas à lui que l'homme s'adresse mais à des entités qui ont pouvoir d'intervenir.

 

Aux yeux des Evhé, tout ce qui existe sur terre a pris naissance et garde fondement dans un autre monde dont nous nous trouvons éloignés. Cet empire souterrain subsiste sous nos pieds, à l'intérieur même de la Terre, dans un espace contrôlé par le Dieu suprême Mawu et par la Mère universelle, qui veille aux modalités de départ dans l'autre monde. Chaque nuit le soleil passe dans cet univers, et la lune y pénètre à chaque fin de cycle.

 

 

Chez les Evhé comme chez les Kokomba, le culte des ancêtres est lié au culte de la nature. Les profondeurs de la terre ne sont-elles pas l'ultime demeure des défunts ? Cependant, il n'existe chez les Evhé aucun autel d'ancêtre. Quand ils doivent immoler des animaux à leurs ancêtres, c'est l'ancien qui offre le sacrifice aux morts et qui jette sur leurs tombes la semence rituelle: sang de chèvre ou de poulet, haricots, … Un mort qui a faim peut en effet manifester son courroux. Afin de s'attirer les bénédictions des parents défunts, on apporte donc régulièrement sur leur tombeau boisson et nourriture.

 

Les Evhé sont tentés de n'accorder aucun privilège à une voie particulière de filiation. De leur point de vue, un père et une mère jouent le même rôle dans la procréation et l'éducation d'un enfant. Ils ont à son égard des devoirs complémentaires de même importance.

 

 

Alors que les divinités des femmes et celles des hommes restent confinées dans les limites des familles et des lignages, les divinités dites de troisième espèce - liées à la magie, à l'art et à l'expression du caractère - occupent finalement une position dominante. De telles divinités supérieures ne travaillent pas elles-mêmes à obtenir pour les vivants les grâces qu'ils méritent mais président aux travaux que les autres divinités poursuivent en ce sens.

 

Selon les Evhé, Dieu se soucie fort peu des hommages pouvant lui être rendus par ses créatures. Source de toute chose et tout-puissant, il n'a besoin ni de prières, ni de sacrifices et, bien qu'on ne manque jamais de célébrer son nom dans toute importante cérémonie, il ne fait l'objet d'aucun culte spécifique. Il se contente de présider au déroulement d'une création hors de laquelle il s'est lui-même retiré après en avoir fixé les lois et avoir chargé divers êtres soumis à lui d'en assurer la surveillance et le perfectionnement. La religion correspondante se moque éperdument de plaire sans raison valable à des divinités que l'on voit souvent injuriées et menacées d'abandon si elles ne s'acquittent pas correctement de leurs fonctions.

 

 

Comme leurs voisins de l'ancienne Côte des Esclaves, les Evhé entretiennent et vénèrent également des entités appelées vodu dont beaucoup ont essaimé jusqu'en Haïti et au Brésil. Les vodu concentrent de l'énergie psychique sur des compositions matérielles pouvant attirer à elles un certain type d'esprits insatisfaits de défunts dont il semble utile de mettre à profit les capacités. Bien que les vodu n'accaparent pas toutes les préoccupations religieuses, ils n'ont pas grand sens, considérés isolément.

 

Il est intéressant de constater que les vodu ont des relations particulières avec les âmes des "mauvais morts". La "mauvaise mort" est celle qui touche ceux qui ont fait subir de graves manquements aux prescriptions des ancêtres en matière de morale individuelle ou sociale. Après avoir retiré la vie à une personne, les vodu la retiennent généralement auprès d'eux. Par ailleurs, certains de leurs fidèles peuvent aussi être frappés de mauvaise mort, et préfèrent se rendre utiles en se mettant à leur disposition plutôt que d'errer n'importe où en importunant n'importe qui.

 

Il existe trois types de "mauvais morts":

 

-          Tous ceux qui ont péri par le fer ou en relation avec la puissance du fer (Gu) (à la chasse, à la guerre, …). Ils se transforment en Adela c'est-à-dire en chasseurs. On leur consacre essentiellement de petites statuettes de bois, mâle et femelle, représentant les deux pôles imaginaires de leur âme. Associées à un petit trône de bois à cinq pieds, elles sont invitées à s'y asseoir afin de se recharger d'une énergie spirituelle dont elles sont friandes.

-          À ceux qui ont succombé à une agression magique perpétrée au moyen de charmes liés à la puissance des plantes, on consacre une petite motte de terre éventuellement garnie de cauris sous laquelle ont été placées des feuilles.

-          Ceux dont on suppose que le décès a été directement décrété d'en haut sont assimilés à une sorte de vodu Da (qui règne dans l'espace intermédiaire entre le monde visible et l'au-delà) et leur case comporte essentiellement des figurations de ce vodu Da ainsi qu'un couple de poteries remplies d'eau, substance originaire du ciel.

 

Dans certaines régions, comme en pays anlo, ce principe de classification en trois des "mauvais morts" se reflète dans les fréquents regroupements, à l'intérieur d'une même pièce, des sanctuaires de Da, Adela et Agè. Outre les poteries de Da sur une estrade, d'autres statuettes sont entreposées sur une même étagère ou sur deux étagères voisines:

 

-          Des couples de statuettes d'Adela, portant un fusil sur l'épaule ou un fusil miniature.

 

-          Des couples de statuettes d'Agè (maître des esprits de la brousse et de la forêt ainsi que des plantes et des activités magiques), n'ayant qu'un seul bras et une seule jambe (le gauche) en référence aux arbres qui sont constitués d'un seul tronc enraciné en terre.

-          Les couples de statuettes d'Adela et d'Agè sont des symboles de la divinité de la magie. À côté, l'on trouve également des statuettes pour les âmes des victimes de pratiques magiques ou des pièges de la brousse. Ces dernières sont des couples de statuettes ordinaires, à deux bras et à deux jambes, mais elles ne portent pas de fusil. Elles sont appelées Avlé.

 

-          Il existe également des statuettes n'ayant qu'une jambe, un bras et un œil: elles se rapportent à Dente, très ancienne divinité, détentrice de pouvoirs magiques provenant des plantes. Dente dispensait également des oracles très réputés.

 

Enfin, il faut noter que dans quelques cantons, la case sacrée n'accueille pas de statuettes. C'est le cas dans les cantons de Dzolo et de Vogan par exemple.

 

 

Pour ce qui est de la divination, l'Evhé considère qu'elle lui permet accessoirement d'être informé de ce qui se passe dans le monde hors de portée de ses sens. Elle complète ainsi sa connaissance de l'état présent de l'au-delà, depuis lequel tout arrive, par des connaissances de l'état présent du monde visible. En revanche, on ne compte pas sur la divination pour révéler l'avenir.

 

 

S'en remettre uniquement aux divinités pour amorcer une gestation d'événements meilleurs ne suffit pas non plus à donner entière satisfaction aux hommes. C'est pourquoi ils fabriquent et manipulent concurremment des puissances leur permettant d'être protégés de nombreux sorts ou de diriger plutôt ceux-ci sur des ennemis.             

Ces pratiques magiques s'appuient sur des compositions matérielles qui ont pour but de jeter, détourner ou se protéger d'un mauvais sort. Ce sont précisément des compositions de ce genre que les premiers voyageurs portugais n'hésitèrent pas à désigner d'emblée comme "feitissos", terme dont la traduction par "fétiche" fut par la suite abusivement utilisée par de nombreux missionnaires et théoriciens. Chez les Evhé, on ne rend jamais un culte à un fétiche, mais on "fait fétiche" en s'appuyant avant tout sur les vertus magiques des plantes.

 

Certaines statues, installées près du portail d'une enceinte publique ou privée, ont moins vocation de filtrer les entrées que de communiquer prières et offrandes à des esprits qu'il ne convient pas d'y introduire. Cependant, en permettant de satisfaire de l'extérieur toutes sortes d'esprits errants, elles remplissent évidemment aussi une fonction de protection.

 

Elles s'inscrivent dans ce vaste panthéon qui s'articule autour de Fa, conseiller du royaume tant sur le plan politique, social, culturel que religieux et porte-parole de tous les dieux.

 

Elles ont un rôle de sentinelle: elles relèvent de la magie apotropaïque. Elles protègent un village, un quartier, un lignage, une société secrète, une famille ou un individu. Elles sont chargées d'écarter les dangers venus de l'extérieur mais également tout motif de discorde, de division ou de litige à l'intérieur d'un groupe. Elles sont donc à la fois gardiennes de l'ordre et garant de l'harmonie.

En tant que divinités tutélaires et ancestrales, ayant séjourné au pays des ombres, elles peuvent aussi servir d'intermédiaire entre les vivants et les morts d'une même famille ou éloigner les revenants. Comme l'a écrit Malraux: "le vaudou implique la familiarité quotidienne avec le surnaturel".

 

Xavière LERAY

 

 

 

 

Bibliographie sur les Evhé:

 

 

-          Albert de Surgy, "Le système religieux des Evhé", Ed. L'Harmattan, Coll. Connaissance des hommes, 1988.

 

-          Albert de Surgy, "La géomancie et le culte d'Afa chez les Evhé du littoral", Publications orientalistes de France.

 

-          C. Rivière, "Anthropologie religieuse des Evé du Togo".

 

-          C. Rivière, "Union et procréation en Afrique, rites de la vie chez les Evé du Togo", Ed. L'Harmattan, 1990.

 

-          A.B. Ellis, "The Ewe-speaking peoples of the slave coast of West Africa", Anthropological publications, 1966.

 

-          Actes du colloque international sur les civilisations Aja-Ewé", Cotonou, 1-5/12/1977, Université nationale du Bénin, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, département d'histoire et d'archéologie.

 

-          "Sociologie des sociétés orales d'Afrique noire, les Evé du sud Togo, Paris Mouton & Co, La Haye, 1969.

 

-          Encyclopédie nationale du Togo, chapitre "Coutumes et traditions".

 

 

 

 

 

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